#5 Tohu-bohu: un mot hébreu en français

Savez-vous d’où viennent les expressions chaotiques tohu-bohu et brouhaha ? Elles ressemblent bien à des onomatopées, et pourtant…

Tohu-bohu apparaît dès la deuxième phrase de la Bible : « Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. La terre était informe et vide (litt. תֹ֙הוּ֙ וָבֹ֔הוּ tohu va-bohu)» (Genèse 1 :2). Tohu (vide, néant) et bohu (vide) sont deux mots de sens et de sonorités (on parle de paronomase) presque identiques, qui se renforcent, avec une insistance sur le caractère informe du monde avant l’intervention de Dieu.

Dans le Talmud, cette expression a posé la question de la création ex nihilo : la terre était-elle « tohu va-bohu » avant la création de Dieu, auquel cas la matière préexistait? Ou après la création?

A noter que la voyelle finale -u n’est pas commune en hébreu, ce qui peut pointer vers une origine akkadienne ou sumérienne. Cette hypothèse est d’autant plus intéressante, qu’on retrouve beaucoup de points communs entre les récits mésopotamiens et biblique de la création du monde.

Déjà attestée au XIIIème siècle (toroul boroul), cette expression aux sonorités frappantes se diffuse à la Renaissance, période où les humanistes retournent au texte hébreu de la Bible. Dans le Quart Livre de Rabelais, Thohu et Bohu désignent deux îles désertes. Tohu-bohu est d’abord utilisé pour désigner le chaos originel. Son sens évolue pour désigner un grand désordre et/ou un ensemble confus de choses mêlées. On retrouve cette expression chez de grands écrivains, dont Victor Hugo ou Rimbaud (« Et les Péninsules démarrées/ N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants. »).

Son presque synonyme brouhaha, attesté au XVIème siècle, pourrait être une onomatopée ; mais il pourrait aussi venir de l’expression hébraïque ברוך הבא Barukh ha-ba « béni soit celui qui vient [au nom du Seigneur]», formule de psaume fréquemment utilisée dans les prières juives. A des oreilles chrétiennes incultes, les prières juives apparaissaient comme des bruits confus ; la déformation brouhaha en est donc venu à désigner un bruit confus de voix, désapprobatrices ou joyeuses.

On retrouve le même phénomène de déformation du mot d’une autre religion pour désigner un vacarme, une réunion bruyante dans ramdam (déformation de ramadan, datant de la colonisation en Algérie), ou encore sabbat, qui désigne une assemblée nocturne et bruyante de sorcières.

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