#100 Rachi: du français médiéval dans les commentaires bibliques en hébreu

Saviez-vous que Troyes est la ville de Rachi, un des plus grands Talmudistes (interprète des Textes Saints) juifs de tous les temps ? Et saviez-vous aussi que Rachi est très important pour l’histoire du français ?

Avant leur expulsion au début du XIVème siècle, le royaume de France abritait une des plus importantes communautés juives d’Europe. Le Troyen Rabbi Shlomo ben Isaac ha-tzarfati (« Maître Salomon fils d’Isaac le Français), dit Rachi (1040-1105), a rédigé un monumental commentaire de toute la Bible et du Talmud, réputé pour sa clarté et qui continue à faire autorité aujourd’hui. Il était aussi viticulteur (en Champagne!).

Illustration: Maison Rachi à Troyes (photo personnelle 22/02/26), avec un ajout félin (merci à Maître Chat)

Son commentaire est en hébreu, langue qui avait l’avantage d’être partagée et comprise par les juifs érudits du monde entier. Mais sa langue maternelle était le français (ou langue d’Oïl), tel qu’il était parlé en Champagne au XIème siècle.

Commentaire de Rachi sur la Torah, manuscrit de 1298, originaire d’Allemagne; source BnF: https://essentiels.bnf.fr/fr/image/3629679b-ca07-4bb5-8fe1-57c8cc65580f-salomon-ben-isaac-dit-rachi-troyes

C’est pourquoi Rachi utilise l’ancien-français pour éclairer le sens de certains mots hébreux obscurs. Il insère ainsi 5000 mots français dans ses commentaires, qu’on appelle laazim (« langues étrangères »).

Le Talmud représentait, entre autres, pour les Juifs un recueil de solutions pour les problèmes de la vie quotidienne. Il était donc important de transposer les réalités matérielles des textes Saints au contexte européen du XIème siècle, en français. C’est ce qui explique le grand nombre de termes techniques liés à l’agriculture, l’anatomie ou l’artisanat.

Beaucoup de ces mots qu’il cite ont disparu du français, mais certains sont encore très reconnaissables, comme acropid (accroupi), jugement (« verdict »), bovier (« paysan »), cotel (couteau), anguille ou encore onion. Beaucoup de ces mots sont attestés pour la première fois chez Rachi.

Pourquoi ces gloses sont-elles si précieuses ? D’abord, il n’existe pas à l’époque d’autre source aussi proche de la langue orale, quotidienne, technique. En effet, les rares textes anciens français qui existent à l’époque sont religieux, très influencés par le latin et relativement éloignés des réalités quotidiennes.

Qui plus est, Rachi était juif : il était donc moins en contact avec le latin et écrivait en alphabet hébreu, ce qui évitait toute influence de la graphie, du lexique ou de la grammaire latine. Les mots français qu’il écrit en lettres hébraïques peuvent être donc vues comme un témoignage fidèle de la prononciation de la langue d’Oïl de Champagne de l’époque.

Eh oui, le français est né aussi entre les lignes du Talmud !

Sources: recueil des laazim de Rachi: https://www.sefaria.org/Otzar_La’azei_Rashi%2C_Tanakh%2C_Genesis.2?lang=bi
Gantzer, A.M. (2008) Aspect exégétique des gloses françaises de Rachi https://shs.cairn.info/heritages-de-rachi–9782841621286-page-251?lang=fr
Hagège, Claude (2008) Les gloses de Rachi, rabbin champenois du XIe siècle, document exceptionnel pour l’histoire du français parlé … et de l’hébreu https://shs.cairn.info/heritages-de-rachi–9782841621286-page-251?lang=fr

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