Comment la lettre latine V est-elle devenue deux lettres?
U/V… Je ne vais pas parler des effets des rayons ultra-violets sur la peau, mais plutôt de la séparation entre U et V, autrefois confondus en une lettre.

Pourquoi U et V étaient confondues à l’origine ? En latin, langue pour laquelle notre alphabet a été conçu, il n’existait pas de distinction phonétique entre ce que nous transcrivons u (urbs « ville ») et ce que nous transcrivons v : (vita « vie ») : u et v était prononcés « ou » et notés avec une seule lettre, le V (en latin il n’y a pas de minuscule). Un Romain savait donc spontanément lire VVLGVS [woulgous] « le peuple ».
Sauf que… A partir des Ier-IIème siècles ap. JC, la prononciation du V en position de consonne change. Désormais, quand V est en début de syllabe (Vita « vie ») ou entre deux voyelles (aVis « oiseau »), il est prononcé [v].
En latin tardif et dans les langues romanes qui ont hérité de l’alphabet latin, le graphème V en vient donc à noter à la fois la voyelle [u] (« ou » en français) et la consonne [v]. Certains mots deviennent difficiles à lire : en ancien français, VIT doit-il être lu « uit » (8) ou (il) « vit »? VILE transcrit-il « uile » (d’olive) ou « vile » (=ville) ? LEFEVRE transcrit-il « Lefeure » ou « Lefevre »? Pour pallier ces difficultés, on rajoute des lettres qui indiquent la bonne prononciation : H-uit, H-uile, Lefe-B-vre. Mais ça reste confus, notamment dans une écriture manuscrite médiévale, où les jambages des lettres sont souvent difficiles à distinguer.

Ce qui complique les choses, c’est qu’au Moyen-Âge la minuscule v a des réalisations graphiques différentes, tantôt angulaires (>V), en début de mot, tantôt arrondies (>U), dans le mot ; ainsi viure note « vivre »; vne note « une », pas facile à distinguer de « vue » dans une graphie hâtive
Pour mettre fin à ces confusions, certains auteurs se mettent à noter différemment, dès le XVème siècle, la consonne (V) et la voyelle (U). Pierre de La Ramée, dans sa Gramère (1562), propose la distinction entre le U rond voyelle et le V pointu consonne, de même qu’entre le I et le J. Dans le même temps, les imprimeurs européens adoptent peu à peu et diffusent eux aussi cette distinction.
C’est au XVIIème siècle que cette graphie s’impose et se généralise. Mais pas pour la majuscule V, commune à u et v : dans l’édition originale, le BOVRGEOIS gentilhomme de Molière dit ainsi « A, E, I, O, V »!
Ce n’est qu’en 1762 que l’Académie française adopte la distinction de U et V dans l’alphabet français.
> Pour remonter plus loin : la lettre V en latin est héritée de l’alphabet étrusque, lui-même hérité de l’alphabet grec. En grec, une autre graphie de cette même lettre a donné Y (prononcé [u] ou [ü]). Si on remonte plus haut, Y remonte au waw 𐤅 phénicien, qui note le son [u]. C’est lui qui a donné la lettre hébraïque ו et l’arabe ﻭ. Si on calcule bien, ça fait donc qu’une seule lettre grecque, le Y, a donné en fait quatre lettres latines : V, U, Y (réemprunté au grec) et W (qu’il a fallu réiventer pour noter le son d’origine de V). Et une seule lettre phénicienne, le waw, a donné cinq lettres latines: car F en est aussi issu! Joli, non?

Histoire de mots #55

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