Je parlais l’autre jour avec un vieux monsieur, dont l’ accent me laissait soupçonner une origine du Massif Central. Mon soupçon s’est trouvé confirmé par l’emploi de : « Oui, je l’ai eu connu ». Gagné, ce Monsieur était aveyronnais.
Le passé surcomposé est en effet un marqueur du français du Midi, où il est souvent utilisé. Je l’ai souvent entendu dans le Languedoc ou en Auvergne, régions d’origine de ma famille.

Le passé surcomposé se caractérise par l’usage d’un double auxiliaire : « il a eu fumé », « il a eu joué au rugby ». Il exprime l’accompli dans le passé : une action, une habitude révolue qui appartient à une autre vie.
Le passé surcomposé véhicule aussi une idée de fréquence. « Il a eu joué dans des concerts » signifie qu’il a joué parfois dans des concerts dans un passé révolu. Cet emploi subtil est difficilement remplaçable par le passé composé : « Il a joué dans des concerts».
L‘utilisation du passé surcomposé en proposition principale : « il a eu fumé » a été étudiée dans les années 1980 par la linguiste Henriette Walter, puis de nouveau dans les années 2010 par Mathieu Avanzi. Selon ces études, le passé surcomposé en proposition principale était uniquement employé dans le Sud de la France (espace de langue occitane), ainsi que dans l’espace franco-provençal (Lyonnais, Savoie, Suisse romande, etc.), et dans l’Ouest de la Bretagne.
La présence du passé surcomposé dans le français méridional s’explique par la fréquence de ces tournures en occitan, langue du Sud de la France : « L’ai aguda cantada aquela cançon » (« j’ai eu chanté cette chanson »).
C’est un phénomène de « substrat linguistique », c’est à-dire qu’une tournure de la langue parlée anciennement par une population (l’occitan) a pénétré la langue nouvellement adoptée par celle-ci (le français). En Bretagne, cet emploi s’explique aussi sans doute par un substrat breton.
En revanche, le passé surcomposé est employé dans toute la France en subordonnée : « après qu’il a eu terminé son travail, il est rentré à la maison ». Mais c’est un usage assez littéraire et archaïsant. Aujourd’hui il est largement remplacé par le subjonctif : « Après qu’il ait fini les cours, il nous a rejoints »
Et pour vous quelle nuance exprime ce passé surcomposé ? L’entendez-vous dans vos régions ?
Histoire de mots #59

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