#59 Le passé surcomposé, un marqueur du français du Midi; l’avez-vous eu déjà entendu?

Je parlais l’autre jour avec un vieux monsieur, dont l’ accent me laissait soupçonner une origine du Massif Central. Mon soupçon s’est trouvé confirmé par l’emploi de : « Oui, je l’ai eu connu ». Gagné, ce Monsieur était aveyronnais.

Le passé surcomposé est en effet un marqueur du français du Midi, où il est souvent utilisé. Je l’ai souvent entendu dans le Languedoc ou en Auvergne, régions d’origine de ma famille.

Carte tirée de la page Français de nos régions, animée par le linguiste Mathieu Avanzi (https://francaisdenosregions.com/2018/06/10/petit-guide-linguistique-pour-les-gens-du-nord-en-vacances-dans-le-sud/)

Le passé surcomposé se caractérise par l’usage d’un double auxiliaire : « il a eu fumé », « il a eu joué au rugby ». Il exprime l’accompli dans le passé : une action, une habitude révolue qui appartient à une autre vie.

Le passé surcomposé véhicule aussi une idée de fréquence. « Il a eu joué dans des concerts » signifie qu’il a joué parfois dans des concerts dans un passé révolu. Cet emploi subtil est difficilement remplaçable par le passé composé : « Il a joué dans des concerts».

L‘utilisation du passé surcomposé en proposition principale : « il a eu fumé » a été étudiée dans les années 1980 par la linguiste Henriette Walter, puis de nouveau dans les années 2010 par Mathieu Avanzi. Selon ces études, le passé surcomposé en proposition principale était uniquement employé dans le Sud de la France (espace de langue occitane), ainsi que dans l’espace franco-provençal (Lyonnais, Savoie, Suisse romande, etc.), et dans l’Ouest de la Bretagne.

La présence du passé surcomposé dans le français méridional s’explique par la fréquence de ces tournures en occitan, langue du Sud de la France : « L’ai aguda cantada aquela cançon » (« j’ai eu chanté cette chanson »).

C’est un phénomène de « substrat linguistique », c’est à-dire qu’une tournure de la langue parlée anciennement par une population (l’occitan) a pénétré la langue nouvellement adoptée par celle-ci (le français). En Bretagne, cet emploi s’explique aussi sans doute par un substrat breton.

En revanche, le passé surcomposé est employé dans toute la France en subordonnée : « après qu’il a eu terminé son travail, il est rentré à la maison ». Mais c’est un usage assez littéraire et archaïsant. Aujourd’hui il est largement remplacé par le subjonctif : « Après qu’il ait fini les cours, il nous a rejoints »

Et pour vous quelle nuance exprime ce passé surcomposé ? L’entendez-vous dans vos régions ?

A écouter: l’excellent sketch « Ca eût payé » de Fernand Raynaud, où un paysan à l’accent auvergnat use et abuse du passé surcomposé pour dire que c’était mieux avant…

Histoire de mots #59

3 réponses à « #59 Le passé surcomposé, un marqueur du français du Midi; l’avez-vous eu déjà entendu? »

  1. Avatar de MisS'Tina
    MisS’Tina

    Effectivement, en francoprovençal vaudois, en Suisse romande, on utilise bien ce passé surcomposé:

    – L’a z’u bon martsî : il l’a eu à bon marché

    – Lâi su z’u : j’y suis allé, j’y ai été

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  2. Avatar de MisS'Tina
    MisS’Tina

    Il y a aussi Marine Borel qui a travaillé sur le passé surcomposé. Elle a rédigé une thèse entre l’université de Loraine et l’université de Fribourg. Elle fait la distinction entre le passé surcomposé dit « régional » (auquel tu fais référence) qui n’est utilisé que dans les régions où on parlait autrefois des dialectes occitans ou francoprovençaux – dont la Suisse romande et le passé surcomposé « standard ». Ces deux formes sont différentes dans les usages et les constructions.

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  3. Avatar de Quentin42doc
    Quentin42doc

    Tres interessant, en gaga (parlé stéphanois) c’est également une tournure bien utilisée !

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