Vous n’avez jamais trouvé que pyjama était un mot curieux? Parfois un tableau éclaire mieux que des paroles l’histoire étrange d’un mot.
Dans ce portrait exposé à la National Gallery de Londres (1633), Anthony Van Dyck met en scène William Feildling, 1st Earl of Denbigh, aristocrate anglais, récemment rentré d’un voyage en Perse et en Inde. Il est représenté habillé à l’indienne avec un jeune domestique indien, dans un paysage imaginaire évoquant les Indes. Son pantalon de tissu léger est un pyjama.

1633-34, tableau exposé à la National Gallery, Londres (photo personnelle)
Comme trophées de leurs aventures commerciales, diplomatiques, touristiques ou militaires dans les Indes orientales, les colons rapportaient des domestiques, des objets, des modes… et des mots. En hindustani ainsi, पाजामा/ پاجامہ pāy-jāma signifie « pantalon, habit de jambe ». Il désigne les pantalons en tissu que les hommes et notamment les femmes du Nord de l’Inde portaient avec leurs tuniques. Les colons en font des habits d’intérieur ou de nuit.
A l’époque moghole, l’hindustani est la grande langue du Nord de l’Inde, très influencée par le persan. Il a donné aujourd’hui deux langues très proches : l’hindi (Inde, écrit en devanagari) et sa version musulmane, l’urdu (Pakistan, écrit en caractères arabes).
Comme beaucoup de mots hindustani, pāy-jāma est lui-même un emprunt au persan classique پايجامه pāy-jāma (-jāme en prononciation iranienne moderne). C’est un mot composé de jāma « habit » et pāy « pied, jambe », où on devine la même racine indo-européenne que dans pied.
Au moment du tableau (1633), pyjamas n’est pas encore emprunté en anglais. C’est à partir des années 1870 que les colons anglais le diffusent, sous la forme pajamas ou pyjamas (avec ajout d’un -s de pluriel par analogie avec trousers « pantalon »). Ça devient un vêtement d’intérieur populaire parmi les élites, qui, par extension, désigne aussi la veste en tissu assortie. En français, pyjama est emprunté à l’anglais au début du XXe siècle.
Le parcours de ce mot mondialisé interroge sur la notion d’emprunt. Doit-on considérer que pyjama, en français, est un emprunt à l’anglais ? A l’hindustani ? Au persan ? Aux trois à la fois ? L’ironie d’ailleurs est qu’en persan d’Iran, pāy-jāme est passé d’usage et que c’est désormais le mot pyjama qui est utilisé… réemprunté au français au XXe siècle pour désigner l’habit de nuit.

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