#108 L’épicentre du français est-il dans le Bassin du Congo?

« Je l’ai souvent rappelé : l’épicentre aujourd’hui de la langue française est sur les bassins du fleuve Congo. Elle n’est pas sur les quais de la Seine. Parce que c’est là qu’il y a le plus de locuteurs. »

Ces phrases de Macron à Alexandrie me gêne. Je vais essayer de vous expliquer pourquoi.

Certes, il y a des progrès indéniables dans la prise en compte de la diversité du français et du multilinguisme. Tout n’est pas mauvais dans ce discours. Mais Macron, pris dans un lyrisme postcolonial, reste dans des conceptions linguistiques trop françaises et commet plusieurs erreurs d’analyse et factuelles qu’il me semble important de signaler.

La notion d’épicentre d’abord. Je pense justement qu’il faut que la langue française sorte de cette logique. Le français a toujours été trop centralisé autour de Paris. A mon avis, il serait plus intéressant d’envisager une langue polycentrique, avec plusieurs centres dynamiques sources de création et d’innovation. Dont la France, le Canada, le bassin du Congo, l’Afrique de l’Ouest ou encore l’Afrique du Nord.

Mais force est de constater que le français a du mal à sortir de cette logique. Aujourd’hui, clairement, la langue française reste très centralisée. A Paris, toujours, sur les quais de la Seine, encore.

Ça me mène à mon second point. En effet, on ne peut pas se baser sur de simples arguments démographiques pour évaluer le poids d’une langue à un endroit donné.

Certes, c’est dans le bassin du Congo (qui correspond apparemment à la RDC+Congo+Gabon+Cameroun+Centrafrique) que le français est le plus parlé, en nombre de locuteurs. Mais on peut débattre sur la façon de compter les locuteurs, ce qui est très complexe (L1, L2, locuteurs passifs, etc.). Les chiffres de la francophonie – 77 millions dans les pays du bassin du Congo – sont sans doute ceux sur lesquels se base Macron ; ils prennent en compte comme francophones les élèves scolarisés à partir de 6 ans. Or, on le sait bien, l’école en français ne produit pas forcément des locuteurs. D’autres évaluations peuvent donner des chiffres bien inférieurs.

En comparaison, la France, la Belgique, la Suisse et le Luxembourg totalisent environ 80 millions de locuteurs du français (2022), dont une majorité de locuteurs natifs.

Au Congo, pour beaucoup de locuteurs le français n’est pas une langue du quotidien. Il cohabite avec d’autres langues extrêmement vivantes : swahili, kikongo, lingala. Le français est plutôt la langue de l’écrit, de l’administration, des études. A Kinshasa, c’est le lingala qui domine, contrairement à une ville comme Abidjan où le français (et le nouchi) s’est imposé comme langue véhiculaire.

Le poids d’une langue, outre la démographie, s’évalue selon d’autres critères comme :
– le nombre de locuteurs L1 (première langue)
– le degré d’institutionnalisation
– le nombre de publications (livres, web)
– la production musicale et cinématographique
– l’exportation de la production culturelle
– la production normative et prescriptive (grammaires scolaires, dictionnaires, etc.)
– la production scientifique autour du français

Ces critères, et d’autres, sont notamment pris en compte par le site de référence Ethnologue.com pour mesurer le poids et la santé d’une langue. Ou encore dans le baromètre Calvet des langues du monde. Le linguiste Louis-Jean Calvet, mort récemment a réalisé de très intéressantes études sur les configurations sociolinguistiques et la place du français en Afrique.

Dans ces domaines donc, la France domine encore sans conteste le paysage francophone – qu’on le déplore ou non.


L’Académie française (hélas) continue à avoir un grand poids prescriptiviste sur le français du monde, ce que Macron ne vient jamais contester. L’enseignement du français à l’étranger est très largement basé sur le français de France. Également en Afrique francophone, où l’enseignement reprend largement les normes édictées en France. A l’inverse, il n’y a pas de production normative de l’Afrique vers la France.

Autre point : rien ne dit qu’à l’avenir le français ne perde pas du terrain au profit d’autres langues africaines, en voie d’institutionnalisation (swahili, wolof, etc.), ou de l’anglais. Le français perd déjà du terrain au Sénégal, en Algérie ou au Rwanda. Il reste proportionnellement peu parlé au Tchad, au Niger ou au Mali. Il n’est donc pas acquis que le français maintiennent sa place dans le bassin du Congo – même s’il est extrêmement probable que le nombre de locuteurs augmente.

En revanche, le bassin du Congo est sûrement l’un des épicentres, mais pas le seul, des innovations de la langue française: néologismes, nouvelles constructions syntaxiques, emprunts aux langues nationales, etc.

Enfin, juste un peu plus haut dans son discours, Macron invente deux langues :

« La langue française, grâce à ce qu’est la francophonie, est une langue où le français de l’académie se bouscule avec le wolof, le haïtien, le congolais, l’anglais et tant et tant de langues. […] »

Le congolais et le haïtien n’existent pas. Au Congo et en RDC on parle kikongo, lingala, swahili, etc. Mais pas congolais. A Haïti on parle créole haïtien. On pourrait voir derrière ces fautes une façon de penser bien franco-centrée : l’idée qu’à chaque pays correspondrait une langue.

Illustration: Macron à Alexandrie, 09 mai 2026, photo Ludovic Marin/AFP

HdM #108

Sources et ressources utiles:

baromètre Calvet https://www.observatoireplurilinguisme.eu/les-fondamentaux/textes-de-reference/6620-barometre-calvet-des-langues-du-monde-source-portalingua
– mise au point sur la place du français dans le monde: https://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_inter_francais.htm
– statistiques des francophones dans le monde (2022): https://www.axl.cefan.ulaval.ca/Langues/2vital_inter_francaisTABLO.htm
– analyse du média québécois L’actualité sur les chiffres de la francophonie: https://lactualite.com/societe/francophonie-la-tentation-de-jouer-avec-les-chiffres/
– analyse du linguiste Richard Marcoux dans le journal québécois Le devoir sur les problèmes méthodologiques des chiffres de la francophonie: https://www.ledevoir.com/opinion/idees/964941/francophonie-grenouille-boeuf?

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