« La prison fut pour moi une épreuve que j’ai essayé de rendre la plus productive possible. »
Suis-je le seul à trouver cette phrase bizarre et ridicule (sans parler de son sens) ? Car dans cet extrait de Journal d’un prisonnier, Sarkozy (ou la plume envoyée par Fayard) enfreint un principe élémentaire de la narration en français : on ne mélange pas le passé composé et le passé simple dans une même phrase.

En effet, comme l’explique bien le linguiste Emile Benveniste (Problèmes de linguistique générale I), le passé simple et le passé composé appartiennent en français à deux domaines différents et hermétiques.
Le passé simple est par excellence le temps du récit, réservé à l’écrit, qui sert pour les romans, les récits dans le passé, etc. Ces événements sont présentés généralement sans intervention du locuteur, qui semble s’effacer (c’est pourquoi la première personne est si rare au passé simple) :
« Sarkozy entra en prison. La rue était envahie de voitures de police. Clément les vit et sourit légèrement»
Le passé composé lui appartient au discours, dans lequel un locuteur tient des propos, raconte des événements auxquels il participe ou par lesquels il est concerné, face à un ou plusieurs interlocuteurs. Ce temps sert à évoquer les événements passés :
« Sarkozy est entré en prison. Il y avait des voitures de police partout, je les ai vues… et j’ai un peu ri »
Vous pouvez constater que les deux modes d’énonciation ont un effet très différent. D’un côté, un récit ancré dans un passé clos, qui n’a pas d’effet sur le locuteur. De l’autre, on a un récit qui parle du passé, mais d’un passé qui concerne le locuteur et qui est entrain d’être raconté à des interlocuteurs.
Alors pourquoi Sarkozy mélange les deux temps ?
D’abord parce que Sarkozy ne maîtrise pas bien les codes de la langue française écrite. Et ça correspond au personnage d’homme populaire, peu cultivé qu’il s’est créé, avec son bagou et ses formules choc.
Ensuite parce que Sarkozy souhaite donner un ton littéraire, de l’importance à ce qu’il raconte. Le passé simple rend toujours le récit plus solennel. Mais cela produit un effet de pédanterie. Comme le dit Benveniste :
« Introduit dans le discours, l’aoriste [le passé simple] paraîtra pédant, livresque ».


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