Ma mère m’a demandé hier si la femme de Marc Bloch, Simonne Vidal, était également juive. En tant que personne originaire du Languedoc, Vidal était pour elle un nom occitan très répandu, pas associé au judaïsme.

Simonne Vidal était bien d’une famille juive – certains patronymes sont portés à la fois par des Juifs et Chrétiens. Les Vidal sont une des familles juives « du Pape », c’est à dire originaire du Comtat Venaissin (Carpentras) et d’Avignon (actuel Vaucluse), qui appartenaient au Pape jusqu’à la Révolution française en 1791.
Alors que les Juifs avaient été expulsés du Royaume de France au XIVe siècle, ils ont continué à vivre dans les États du Pape sous un statut de tolérance, malgré de nombreuses discriminations et restrictions.
Ces communautés parlaient la langue locale, l’occitan provençal, dans une forme spécifique appelée judéo-provençal, qui s’écrivait avec des caractères hébraïques. Cette langue s’est éteinte au XXème siècle.

Certaines familles portaient des patronymes typiquement occitans, comme Astruc (« chanceux ») ou Vidal, ancien prénom issu du latin vitalis « relatif à la vie, vital, vivant ». Dans les communautés juives, Vidal pouvait souvent être utilisé comme traduction du prénom hébraïque Chaïm (« vivant »).
Vidal a la même forme en occitan, catalan et espagnol, ce qui fait qu’on le retrouve couramment en Espagne et Amérique latine comme prénom et patronyme, et également parmi les juifs séfarades originaires d’Espagne : le père d’Edgar Morin, issu d’une famille judéo-espagnole de Grèce, s’appelait ainsi Vidal Nahoum.
En 1791, les Juifs du Pape deviennent citoyens français et peuvent quitter les ghettos où ils étaient assignés. Ils se mélangent à la communauté juive française plus large d’alors et s’illustrent dans différents domaines, avec des personnalités comme Adolphe Crémieux, Darius Milhaud ou Alfred Vidal-Naquet.
C’est dans ce contexte que Simonne Vidal épouse Marc Bloch, dont la famille était juive alsacienne. Bloch est un nom ashkénaze issu du polonais włoch « étranger, italien [sens moderne] ». La présence de ce nom en Alsace témoigne probablement d’échanges et de déplacements anciens entre communautés juives de Pologne et d’Alsace.
Simonne Vidal et Marc Bloch réunissent par leur mariage deux histoires, deux traditions du judaïsme français : les juifs provençaux du Vaucluse et les juifs ashkénazes d’Alsace, qui sont les deux communautés juives les plus anciennement implantées sur le territoire français.
Que leur mémoire soit une bénédiction !

Sources:
- NAHON Peter. Les parlers français des israélites du Midi Strasbourg, Éditions de linguistique et de philologie, 2023, 476 p.
- SEROR Simon. Les noms des juifs du Comtat du XVe au XVIIIe siècle. In: Revue des études juives, tome 156, n°3-4, juillet-décembre 1997. pp. 305-372. www.persee.fr/doc/rjuiv_0484-8616_1997_num_156_3_2597
- https://www.jewishlanguages.org/judeo-provencal
- Association culturelle des Juifs du Pape: https://acjp.fr/
- « Vitalis » dans le dictionnaire latin Gaffiot: https://gaffiot.fr/#1%20vitalis
Sur le nom Bloch:
- BLOCH Suzette, « Marc Bloch : généalogie familiale », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 164 | 2025. https://journals.openedition.org/chrhc/26667
- https://dbs.anumuseum.org.il/skn/en/c6/e136450/Family_Name/BLOCH
- https://fr.geneawiki.com/wiki/Bloch?mobileaction=toggle_view_desktop
- https://www.crhf.net/fr/index.php?t=bases&d=bases%2Fnotices&c=notices&f=selection&p=&order=nom1&order2=1&uid=322

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